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Les dix commandements de la Pacotilleuse

« – 1er commandement : tu ne tricheras point sur l’origine de ta marchandise. Rhum de la Jamaïque, n’est pas le rhum de la Martinique. Cigare de Cuba n’est pas pétun de Saint-Domingue.

– 2e commandement : tu ne t’éterniseras point dans le même lieu. Ni la fièvre de la Nouvelle-Orléans, ni la mollesse de Carthégène des Indes, ni la prestance de Saint-Pierre ou encore l’enchanteresse Havane ne doivent te faire oublier que le voyage est ton destin.

– 3e commandement : tu n’amarreras tes sentiments à aucune créature masculine en particulier, car le chagrin d’amour t’est interdit.

– 4e commandement : tu procureras à tes amants et à tes enfants, de quelque terre qu’ils soient, la même quantité d’affection.

– 5e commandement : [une erreur d’impression ? – aucun 5e cdt]

– 6e commandement : tu adoreras les esprits Shemine et Maboya, Jésus-Christ et la vierge Marie, Papa-Legba et Erzulie-Fréda, Mariémen et Nagourmira, Allah l’Unique.

– 7e commandement : tu vénéreras toutes les langues, même les plus difficiles à prononcer – même le danois ! – car aucun d’elles est le domicile d’une divinité.

– 8e commandement : tu ne thésauriseras point. Achète, vends, rachète, revends sans pièce repos. Le plaisir est dans le changer-de-mains.

– 9e commandement : tu accueilleras chaque emmerdassion, chaque chiennerie de l’existence, avec un sourire égal.
– 10e commandement : tu suivras à la lettre les neuf premiers cdts. Sinon la maudition s’abattra sur ta tête. »
Raphaël Confiant, Adèle et la pacotilleuse.

Traduction anglaise Emily Lechner

First commandment: thou shalt not lie about the origin of thy merchandise. Jamaican rum is not rum from Martinique. A Cuban cigar is not some San Domingo stogie.

Second commandment: thou shalt not remain in one place for too long. Neither the fever of New Orleans, nor the languor of Cartagena, nor the royal bearing of Saint-Pierre nor even Havana the Enchantress shall maketh thee forget that to travel is thy fate.

Third commandment: thou shalt not pin thy hopes on any singular creature of the male persuasion, for it is forbidden thee to be heartbroken.

Fourth commandment: thou shalt give unto thy lovers and thy children, wherever they may be, the same quantity of affection.

Fifth commandment: [printing error? no fifth commandment]

Sixth commandment: thou shalt worship the spirits Shemine and Maboya, Jesus Christ and the Virgin Mary, Papa-Legba and Erzulie-Fréda, Mariémen and Nagourmina, Allah the One and Only.

Seventh commandment: thou shalt venerate all the tongues of the world, even the hardest to pronounce – even Danish! – for each one is the dwelling of a god.

Eighth commandment: thou shalt not hoard. Buy, sell, buy back, resell, and let not one coin burn a hole in thy pocket. The pleasure lies in the changing of hands.

Ninth commandment: thou shalt accept all the bullshit that existence throws your way, every low blow from that crazy bitch called life, with a beatific smile.

Tenth commandment: thou shalt keep these first nine commandments and follow them to a T. If not, a curse shall be upon thee.

Vous ne connaissez pas les pacotilleuses.

 » Les rivières sont obstruées maintenant d’un salmigondis d’ordures et de pourritures. La route de la mer et de l’ailleurs est barré dans nos esprits. Si vous ne débouchez pas les rivières, comment voulez-vous connaître la rumeur au loin ? Vous méconnaissez le Tout-monde. Il faut quelqu’un pour rabouter ensemble les morceaux éparpillés de tant d’histoires qui apparemment décarquillent alentour sans aucun pariage entre elles, et pour rassembler dans un bord de mare combien de paysages qui se touchent dans l’étendue du ciel où ils projettent. Quelqu’un pour désencombrer les rivières et pour courir cette étendue du monde. Un poète, une poétesse aussi, à tout va, déparleurs en inspiré, qui ne se croient pas mission ni vocation.

Les pacotilleuses comprennent ce que je dis là. Vous ne connaissez pas les pacotilleuses. Elles désobstruent les embouchures des Eaux, pour occuper les trottoirs avec ce limon qu’elles ont fouillé. Femmes de Haïti, de Guadeloupe ou de Martinique, elles rappellent les matrones qui dans les villes d’Afrique détiennent le pouvoir du quotidien, celui du marché tout bouillant et de l’influence sagement assise. Elles n’ont que le loisir de dériver.

Elles vont d’île en île, comme les Arawaks ou les Caraïbes du temps longtemps, mais évidemment, elles sont plus bougeantes, charroyant d’énormes monceaux de marchandises qui leur tressent une parure sur les trottoirs de Foyal ou de la Pointe, et voyez, c’est tout comme les capharnaüms de Barbés à Paris ou de Harlem à New-York.

Que font les pacotilleuses ? Elles tissent la Caraïbe les Amériques, elles encombrent les avions de cette pagaille de cartons et de paquets, elles résistent au mépris des hôtesses de l’air, le plus souvent (du moins sur les lignes en partance de Martinique ou de Guadeloupe) filles de békés, coincées de devoir travailler là et que ne supportent pas d’avoir à s’occuper de ces grosses commères noires à la voix claquante et au débit si assuré, lesquelles réclament d’autant plus fort qu’elles ont fait enregistrer combien de dizaines de kilos en surcharge.

Elles relient la vie à la vie, par-delà ce que vous voyez, les radios portables de Miami et les peintures à la chaîne de Port-au-Prince, les couis ornés de San Juan et les colliers rastas de Kingston, elles transportent l’air et les commérages, le manger comme les préjugés, le beau soleil et les cyclones ; mais elles ne se croient pas mission. Elles sont la Relation.

Disons, ce sera pour me vanter, que je suis le pacotilleur de toutes ces histoires réassemblées. »

Tout monde, Édouard Glissant

To do list de la pacotilleuse

To do list de pacotilleuse, alors que, la route de la mer et de l’ailleurs est barrée dans nos esprits :
– Explorer encore les traces laissées par les paroles brutes des africaines.
– Rabouter entre elles des histoires atlantiques. Relier, relayer, relater.
– Retourner dans les cales des bateaux, faire cet effort-là. Enregistrer son liquide amniotique.
– Proposer d’autres images, des images bien réelles, renversantes.
– Ne pas se croire mission, n’être que relation.
– Chercher derrière elles, le paysage qui leur est commun.
– Entrer dans les paysages opaques. Hurler au droit à l’opacité. Mais surtout, entrer dans les paysages opaques en tremblant, en tremblant, en tremblant.

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Alors peut-être, alors peut-être seulement, retrouver nez-à-nez avec La mer sans horizon de Gustave Courbet ou La femme au podoscaphe. Cette fois-ci, elle sera noire.