Archives pour la catégorie Les Pacotilleuses

Litanie, binarités et dépassement

De ces binarités, dépassables ou non :

Gouffre matrice, gouffre en abîme.

Nomadisme en flèche : – nomadisme circulaire.

La Découverte, la Conquête.

Linéarité – circularité.

La filiation – l’étendue.

Centre : – périphéries.

Les différences : les singularités.

Transparence – opacité.

Généralisation – généralités.

(Faulkner, Saint-John Perse)

Classicisme – Baroque.

Modèles – Echos-Monde.

Le Relatif : le Chaos.

La totalité : la Relation.

Comprendre – donner avec.

Le sens (en linéaire), le plein-sens (en circularité).

Esthétique de l’univers : esthétique du Chaos.

Les langues : le langage.

L’écriture : l’oralité.

L’instant, la durée.

L’Histoire – les histoires.

Identité-racine – indentité-relation

Pensée de l’Autre : – Autre de la pensée.

Assimilations – écarts déterminants.

Relié (relayé), Relaté.

Agents de relais – agents de l’éclat.

Lieu commun – lieu-commun.

Violence, déculturation.

Les créolisations, l’errance.

Dans cette litanie, la virgule (,) signale une relation, le tiret (–) une opposition, les deux points ( 🙂 une consécution.

Edouard Glissant – Poétique de la Relation, poétique III

La drive sans fin

Nous [les pacotilleuses] savons déchiffrer les morsures du temps, les traces obscures sur le dos de la mer et aussi l’allégresse soudaine d’une vague surgie de nulle part, empanachée de son écume aux reflets sauvages. C’est que nos yeux demeurent longtemps posés sur l’au-loin. Adossés à nos paniers, nous taisons notre langue dès que la terre a cessé d’être visible. L’agitation de l’équipage, les malsonnances qu’ils brocantent d’un pont à l’autre, nous laissent impavides. La mer, en ses étages de bleu et de noir, emprisonne nos songes et celles d’entre nous qui fument – toujours le cigare, plus rarement quelques pipes de terre – s’enfoncent alors dans de purs délices.

Ma mère se met à déparler, mêlant tous les idiomes de l’Archipel, ce qui veut dire que ses mots remontent le passé en zig-zag, fond des dérivées en arrière avant de fuser droit devant eux comme mus par une force secrète. Nous l’écoutons à moitié. Bientôt sa voix se confondrait avec le roulis, se transformerait en une plainte démesurément étalée, une litanie presque apaisante qui se poursuivrait jusqu’aux confins de la nuit. Ce moment arrivé, elle se réveillerait brusquement et interpellerait les étoiles à-quoi-dire de très vieilles connaissances. Elle leur baille des noms qui ne figurent dans aucun traité de cosmologie, pas plus que dans le savoir des marins, des noms à elle, tantôt altiers, tantôt pleins de dérisoireté. Leurs migrations n’ont aucun secret pour elle car, affirme-t-elle, il ne faut se fier à l’immobilité du ciel. Aucune étoile ne demeure à la même place. Comme nous, les pacotilleuses, elles voyagent sans cesse et il suffit d’en adopter une ou deux, pas davantage, pour toujours mesurer avec certitude les mouvements de la Voie Lactée.

L’étoile que s’est choisie ma mère a été baptisée par elle l’Irrésolue. Elle est située à la droite de Vénus, assez bas dans le ciel. C’est la seule dont on aperçoit le halo même par temps couvert. Carmen Conhita se dénude alors les bras et les jambes et prend un bain d’étoile, debout, seule à la proue du bateau. Et pour de vrai, la lumière de l’Irrésolue semble nimber ses traits d’une tendresse qui pétrifie l’homme de quart. (…)

Les pacotilleuses sont fiancées à la nuit, de tout temps. C’est pourquoi au grand jour, elles ont cette démarche somnambulique. Mais il n’y a pas plus éveillé, pas plus lucide qu’une pacotilleuse, car l’alliance de la nuit et de la mer vous renvoi immédiatement à la dérisoireté de l’existence humaine. C’est pourquoi nous observons avec un souverain détachement les gestes maniérés, les parlures pleines de gammes, les colères, les joies débornées ou les tristesses inguérissables, tout cela qu’affectent les terriens. Nous n’y trouvons que vanité, mais nous ne faisons aucune objection pour ne pas les froisser. Ils ne comprendraient pas, emmuraillés qu’ils sont dans leurs certitudes, eux qui n’affrontent la mort qu’à intervalles irréguliers. Car à la nuit et à la mer se lie, insensiblement, inexorablement, le charme de la mort. On la sent là, toute proche, présente, cachée à l’en-bas dans les flots ou bien voletant dans les’airs, invisible mais bien réelle. Et c’est ainsi que nous l’apprivoisons. À chacun de nos déplacements, nous apprenons à mieux la connaître. Nous palpons sa solitude immense, l’envie qui l’habite de se conjurer à la vie, à nos vies. En mer, la nuit, il n’existe plus de frontière entre la vie et la mort. Cela nous laisse sans voix. Nos chanters s’étranglent net au fond de nos gorges et nous avons le sentiment que jamais le devant-jour ne viendra. Jamais.

(…)

L’Africain Bàà, esclave dans l’enfance à Trinidad, homme devenu libre, façonné-modelé-purgé par la canne à sucre, fils rebelle de cette plante qui faisait la richesse des îles ne sut probablement pas que ma mère comprenait parfaitement ses cris de haine, à l’endroit de la mer. Elle n’avait pas fait l’effort, je suppose, de le lui expliquer. Quand il hurlait, les jours où une enrageaison immotivée s’emparait de lui et avait le don de bailler la chair de poule à quiconque l’entendait pour la première fois n’impressionnait guère Carmen Conchita. Tout au long de l’archipel, elle savait repérer les traces des corps voltigés par-dessus bord au temps d’antan. Corps d’esclaves révoltés. Corps de Nègres démangés par le pian et le scorbut. Mutilés. Ou simplement terrassés par la tristesse. « Beaucoup des nôtres sont morts de tristesse, oui », me murmurait-elle. Et nous conservons en nous une parcelle de ce sentiment, nous, les pacotilleuses, femmes de vagabondages marins, bien plus en tout cas que ceux qui croupissent dans les îles, rivés à des terres qui ne leur appartiennent pas en propre. Chaque île, en effet, a conservé son nom caraïbe et c’est pourquoi elle continue d’appartenir au premier peuple qui l’a habitée quand bien même il a été massacré jusqu’au dernier. Nous y demeurons d’éternels locataires, ce qui explique pourquoi nous pouvons nous sentir à l’aise dans n’importe quelle partie du vaste monde. Privés de nos patries d’origines, l’univers est devenu le nôtre. Nous ne disposons plus que d’une seule adresse : la drive sans fin.

Raphaël Confiant – Adèle et la pacotilleuse

 

 

Les dix commandements de la Pacotilleuse

« – 1er commandement : tu ne tricheras point sur l’origine de ta marchandise. Rhum de la Jamaïque, n’est pas le rhum de la Martinique. Cigare de Cuba n’est pas pétun de Saint-Domingue.

– 2e commandement : tu ne t’éterniseras point dans le même lieu. Ni la fièvre de la Nouvelle-Orléans, ni la mollesse de Carthégène des Indes, ni la prestance de Saint-Pierre ou encore l’enchanteresse Havane ne doivent te faire oublier que le voyage est ton destin.

– 3e commandement : tu n’amarreras tes sentiments à aucune créature masculine en particulier, car le chagrin d’amour t’est interdit.

– 4e commandement : tu procureras à tes amants et à tes enfants, de quelque terre qu’ils soient, la même quantité d’affection.

– 5e commandement : [une erreur d’impression ? – aucun 5e cdt]

– 6e commandement : tu adoreras les esprits Shemine et Maboya, Jésus-Christ et la vierge Marie, Papa-Legba et Erzulie-Fréda, Mariémen et Nagourmira, Allah l’Unique.

– 7e commandement : tu vénéreras toutes les langues, même les plus difficiles à prononcer – même le danois ! – car aucun d’elles est le domicile d’une divinité.

– 8e commandement : tu ne thésauriseras point. Achète, vends, rachète, revends sans pièce repos. Le plaisir est dans le changer-de-mains.

– 9e commandement : tu accueilleras chaque emmerdassion, chaque chiennerie de l’existence, avec un sourire égal.
– 10e commandement : tu suivras à la lettre les neuf premiers cdts. Sinon la maudition s’abattra sur ta tête. »
Raphaël Confiant, Adèle et la pacotilleuse.

Traduction anglaise Emily Lechner

First commandment: thou shalt not lie about the origin of thy merchandise. Jamaican rum is not rum from Martinique. A Cuban cigar is not some San Domingo stogie.

Second commandment: thou shalt not remain in one place for too long. Neither the fever of New Orleans, nor the languor of Cartagena, nor the royal bearing of Saint-Pierre nor even Havana the Enchantress shall maketh thee forget that to travel is thy fate.

Third commandment: thou shalt not pin thy hopes on any singular creature of the male persuasion, for it is forbidden thee to be heartbroken.

Fourth commandment: thou shalt give unto thy lovers and thy children, wherever they may be, the same quantity of affection.

Fifth commandment: [printing error? no fifth commandment]

Sixth commandment: thou shalt worship the spirits Shemine and Maboya, Jesus Christ and the Virgin Mary, Papa-Legba and Erzulie-Fréda, Mariémen and Nagourmina, Allah the One and Only.

Seventh commandment: thou shalt venerate all the tongues of the world, even the hardest to pronounce – even Danish! – for each one is the dwelling of a god.

Eighth commandment: thou shalt not hoard. Buy, sell, buy back, resell, and let not one coin burn a hole in thy pocket. The pleasure lies in the changing of hands.

Ninth commandment: thou shalt accept all the bullshit that existence throws your way, every low blow from that crazy bitch called life, with a beatific smile.

Tenth commandment: thou shalt keep these first nine commandments and follow them to a T. If not, a curse shall be upon thee.

Vous ne connaissez pas les pacotilleuses.

 » Les rivières sont obstruées maintenant d’un salmigondis d’ordures et de pourritures. La route de la mer et de l’ailleurs est barré dans nos esprits. Si vous ne débouchez pas les rivières, comment voulez-vous connaître la rumeur au loin ? Vous méconnaissez le Tout-monde. Il faut quelqu’un pour rabouter ensemble les morceaux éparpillés de tant d’histoires qui apparemment décarquillent alentour sans aucun pariage entre elles, et pour rassembler dans un bord de mare combien de paysages qui se touchent dans l’étendue du ciel où ils projettent. Quelqu’un pour désencombrer les rivières et pour courir cette étendue du monde. Un poète, une poétesse aussi, à tout va, déparleurs en inspiré, qui ne se croient pas mission ni vocation.

Les pacotilleuses comprennent ce que je dis là. Vous ne connaissez pas les pacotilleuses. Elles désobstruent les embouchures des Eaux, pour occuper les trottoirs avec ce limon qu’elles ont fouillé. Femmes de Haïti, de Guadeloupe ou de Martinique, elles rappellent les matrones qui dans les villes d’Afrique détiennent le pouvoir du quotidien, celui du marché tout bouillant et de l’influence sagement assise. Elles n’ont que le loisir de dériver.

Elles vont d’île en île, comme les Arawaks ou les Caraïbes du temps longtemps, mais évidemment, elles sont plus bougeantes, charroyant d’énormes monceaux de marchandises qui leur tressent une parure sur les trottoirs de Foyal ou de la Pointe, et voyez, c’est tout comme les capharnaüms de Barbés à Paris ou de Harlem à New-York.

Que font les pacotilleuses ? Elles tissent la Caraïbe les Amériques, elles encombrent les avions de cette pagaille de cartons et de paquets, elles résistent au mépris des hôtesses de l’air, le plus souvent (du moins sur les lignes en partance de Martinique ou de Guadeloupe) filles de békés, coincées de devoir travailler là et que ne supportent pas d’avoir à s’occuper de ces grosses commères noires à la voix claquante et au débit si assuré, lesquelles réclament d’autant plus fort qu’elles ont fait enregistrer combien de dizaines de kilos en surcharge.

Elles relient la vie à la vie, par-delà ce que vous voyez, les radios portables de Miami et les peintures à la chaîne de Port-au-Prince, les couis ornés de San Juan et les colliers rastas de Kingston, elles transportent l’air et les commérages, le manger comme les préjugés, le beau soleil et les cyclones ; mais elles ne se croient pas mission. Elles sont la Relation.

Disons, ce sera pour me vanter, que je suis le pacotilleur de toutes ces histoires réassemblées. »

Tout monde, Édouard Glissant

Nous, pacotilleuses, femmes de vagabondages marins – France Culture

Ecoute ici

Une création radiophonique d’Aline Pénitot, réalisation Gilles Mardirossian, Pierre Costard. Soutenu via la bourse brouillon d’un rêve sonore de la SCAM.

Les ports, les îles, les routes maritimes grouillent de figures qui traversent les âges : les pirates, les dockers, les armateurs…Parmi elles et eux, les pacotilleuses.

 

Même quand la déveine
Même quand la déveine Crédits : Aline PénitotRadio France

 

Où comment rabouter ensemble des morceaux éparpillés de tant d’histoires.

Où comment écouter derrière elles le paysage qui leur est commun.

Les ports, les îles, les routes maritimes grouillent de figures qui traversent les âges : les pirates, les dockers, les armateurs… Ces figures des grandes mers se transforment, incarnent de nouveaux lieux, de nouveaux usages mais leurs fonctions en marge de la société perdurent. Parmi eux, peu de femmes, si ce ne sont les femmes de port et les pacotilleuses.

Boutique de Mme Félicité
Boutique de Mme Félicité Crédits : Aline Pénitot

 

Les pacotilleuses ? Vous en avez croisé dans les aéroports. Elles ont des gros sacs bourrés d’objets de peu de valeur. Elles passent les barrages administratifs au nez des hôtesses de l’air avec 30 kg de trop dans leurs bagages et des douaniers en charroyant des marchandises hasardeuses. Femmes des Caraïbes, elles ont la langue dorée qui claque dans les files d’attente. Elles peuvent aussi prendre de multiples formes beaucoup plus modernes. Une chose est sûre : elles ne sont jamais discrètes. Bougeantes, elles se retrouvent sur les marchés antillais racontant des histoires improbables, sur les bords des rues à Barbes où dans des recoins des aéroports. Elles vont d’île en île pour « colporter le manger comme le préjugé» (Edouard Glissant).

A plusieurs reprises dans ses livres, Edouard Glissant dresse de magnifiques portraits de ces femmes debout. Elles semblent être l’incarnation de la pensée de l’écrivain antillais. Elles tissent la caraïbe archipélique, elles relient la vie à la vie, elles sont tout en tremblements et turbulences, tout en relations, dérivées et projections. Elles traversent ces paysages qu’Edouard Glissant décrits comme opaques. Ce pourrait être un aéroport, jour de grand départ, un morne venté, une savane dense, un marché grouillant, un moment de départ à la pèche, une foret tropicale alors que la nuit surgit, « le fond des mers d’où montent le soir qui vient », des mondes marins, et des mondes sous-marins… autant de paysages vécus, sensibles, mémorielles.

Marchandises
Marchandises Crédits : Aline Pénitot

Parallèlement, l’auteur Raphael Confiant retrouve dans les Mémoires de Victor Hugo, les traces de Céline Alvarez Bàà, cette pacotilleuse qui a ramené Adèle Hugo à Paris alors qu’elle était partie à la dérive à la poursuite d’un amoureux à travers les Amériques. Il invente ce que pourrait être les 10 commandements de la pacotilleuse et décrit avec truculence la vie de ces « femmes de vagabondages marins. » dans son livre Adèle et la Pacotilleuse.

Peut-être alors à l’écoute de cette pièce radiophonique qui « raboute ensemble des morceaux éparpillés de tant d’histoires » de pacotilleuses (Edouard Glissant), « tu iras chercher derrière elles, le paysage qui leur est commun » (Rainer Maria Rilke).

Mme Cynthia dans sa boutique
Mme Cynthia dans sa boutique Crédits : Aline PénitotRadio France

Avec Mesdames Félicité, Balthazar, Jean-Jacques, Cynthia, et Attelly

Les voix de Jean Michel Martial, Firmine Richard et Karine Pédurand

La complicité de Sarah Chaumette, Lola Ajima et Emily Lechner

Textes d’Edouard Glissant et Raphaël Confiant

Mme Germaine Attelly
Mme Germaine Attelly Crédits : Aline PénitotRadio France

 

Musiques originales : Le gouffre et La nuit du morne venté d’Aline Pénitot / Chalbari de Watabwi, groupe orchestral de souffleurs de conques marines.

 

To do list de la pacotilleuse

To do list de pacotilleuse, alors que, la route de la mer et de l’ailleurs est barrée dans nos esprits :
– Explorer encore les traces laissées par les paroles brutes des africaines.
– Rabouter entre elles des histoires atlantiques. Relier, relayer, relater.
– Retourner dans les cales des bateaux, faire cet effort-là. Enregistrer son liquide amniotique.
– Proposer d’autres images, des images bien réelles, renversantes.
– Ne pas se croire mission, n’être que relation.
– Chercher derrière elles, le paysage qui leur est commun.
– Entrer dans les paysages opaques. Hurler au droit à l’opacité. Mais surtout, entrer dans les paysages opaques en tremblant, en tremblant, en tremblant.

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Alors peut-être, alors peut-être seulement, retrouver nez-à-nez avec La mer sans horizon de Gustave Courbet ou La femme au podoscaphe. Cette fois-ci, elle sera noire.