Archives pour la catégorie Les Pacotilleuses

Reich and Darwin – Chassol

Sur la trace des pacotilleuses.

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Les fonds de mer d’où monte le soir qui vient

Oui, nos monuments dans les Amériques : le Bois-Caïman en Haïti, la Sierre Maestra à Cuba, le Château Dubuc à l’extrême de la Pointe de la Caravelle en Martinique, mais dont il reste à ras de terre qu’un vestige enfoui des cachots où on enfermait les esclaves débarqués là, les ruines de Saint-Pierre, la trace des couperets sur les troncs, des hévéas réapparus autour de Bélem ou de Manaus, et ainsi à la ronde : ce que les paysages, sans le secours de la pierre ni d’aucun bois travaillé, ont produit comme histoires et comme mémoire, imperceptible mais insistante.

Mais aussi, partout dans les espaces d’ailleurs : les Hauts de ciel qui s’égarent en galaxies, les brousses qui encombrent leur propre profondeur, les saveurs affolées des terres en culture, les savanes qui couvent des ombres compressées comme des bonsaïs, les sables au désert qui vous grandissent en esprit, les salines où étudier la géométrie pure, les mangroves qui lacent l’inextricables, les glaciers débordants, les fonds de mer d’où monte le soir qui vient, les toundras qui vous chavirent à l’infini, les mornes qui vous plantent tout dru.

Singuliers et semblables paysages, avec pour chacun d’eux non pas seulement son mot, mais son langage. Non pas seulement sa langue mais sa musique.

Edouard Glissant – Traité du tout monde, p.240

ecouter-le-diamant

Le Diamant, ancien abris pirate, sud martinique.

Une personne vous défie : un paysage.

Houles

Tout éclate, tout bruit et recommence sa venté. Tout s’égare et descend, pour monter encore à ce vent. Ce n’est qu’assaut, vertige et, dérivé, ce temps. Camps et morne et ravin, monts et cohées ! Une personne qui vous défie en grand’passion : un paysage. Une source en prison, un delta tout en boue. Et puis le cri et la parole, dans l’instant et dans sa durée. Dans la langue que je crie, mon langage crisse en rafales. De doux marigots se sont tus. Des histoires défont l’Histoire.

Esthétique de la turbulence (L’autre de la pensée – Le monde déréglé)

Aussi bien la pensée de l’Autre est stérile sans l’Autre de la pensée.
La pensée de l’Autre, c’est la générosité morale qui m’incline à accepter le principe d’altérité, à concevoir que le monde n’est pas fait d’un bloc et qu’il n’est pas qu’une vérité, la mienne. Mais la pensée de l’Autre peut m’habiter sans qu’elle bouge sur mon erre, sans qu’elle « m’écarte », sans qu’il me change en moi-même. C’est un principe éthique, auquel il me suffirait de ne pas contrevenir.
L’autre de la pensée est ce bougement même. Là, il me faut agir. C’est le moment où je change ma pensée, sans en abdiquer l’apport. Je change, et j’échange. Il s’agit d’une esthétique de la turbulence, dont l’éthique qui lui correspond n’est pas donnée d’avance.
Si on admet ainsi qu’une esthétique est un art de concevoir, d’imaginer, d’agir, l’Autre de la pensée est l’esthétique mise en œuvre par moi, par vous, pour rejoindre une dynamique à laquelle concourir. C’est la part qui m’est dévolue de l’esthétique du chaos, le travail à entreprendre, le chemin à parcourir. La pensée de l’Autre est parfois, mais souverainement, supposé par les dominants ; ou proposé à douleur par ceux qui subissent et se libèrent. L’Autre de la pensée est toujours mis en mouvement par l’ensemble des confluents, où chacun est changé par l’autre et le change.
Le sens commun nous dit que le monde dans lequel nous passons est si intensément déréglé (la plupart disent : fou) et que ce dérèglement retentit si directement sur chacun de nous, que nous sommes obligés de vivre, pour certain dans le malheur absolu, pour d’autres dans une sorte de suspens généralisé. Nous alignons jour après jour un jour après un jour, comme si le monde n’existait pas, qui pourtant chaque jour nous sollicite avec une telle violence. Oui, nous faisons comme si. Car si nous nous arrêtions pour y penser vraiment, nous laisserions tout aller. Lieu commun, que j’ai tant de fois entendu réciter.
Pour suspendre le suspens, nous recourons à cet imaginaire de la totalité, par quoi nous transmuons pour nous cette folie du monde en un chaos envisageable. Imaginaire réactivé par l’Autre de la pensée. Écart par rapport à la norme préfixée, ou imposée, mais peut-être aussi par rapport aux normes ou aux croyances dont nous avons subi passivement l’héritage. Comment pratiquer cet écart, si nous n’avons pas auparavant, et pleinement, maîtrisé ce qui est à nous et de nous ? Les dépendances sont des infirmités de la Relation, des obstacles au travail de son emmêlement. Les indépendances, quand même inconfortables ou précaires, valent toujours, pour les mêmes raisons.

Edouard Glissant – Poétique de la relation, Poétique III

 

et qu’elle effrayait de la sorte

Ainsi disait-elle. C’est parce qu’elle était capable de vivre ici et là-bas, en plusieurs lieux à la fois, en plusieurs temps, hier, demain, et qu’elle effrayait de la sorte. Nous aimons à chérir nos amours et nos certitudes dans un endroit bien tapissé de tissus ou de feuilles, doudou. L’idée de l’errance nous paraît vagabondage et dévergondage du sentiment. Tracer dans l’ailleurs nous fait peur, parce que nous ne brûlons pas du besoin de conquête et que nous ne voyons pas pourquoi il faudrait ainsi aller divaguer en tout lieu. Nos imageries du monde nous suffisaient, elles déliraient pour nous et ne nous, sans qu’il fallût aller voir. Et ainsi avais-je peur sans le savoir d’une femme qui pouvait vous emmener d’un coup en ses endroits précipités, sans que vous puissiez détourner en chemin. Nous devinons et nous éprouvons, nous autres hommes, coqs gros-sirop et rapiats de cabanes, que dans ce malheur qui avait toujours été leur lot, les femmes de nos pays ont conduit la barque du rêve et tenu en main les cordes de la révolte et de l’action et de la souffrance ont on fait le tour à pas comptés en tâchant de ne pas trop tirer sur la corde. Tel est leur pouvoir. Nous leur en voulions peut-être mais, faisant les farauds, nous en restons tout troublés.

Nous avons peur aussi de l’imprévisible et nous ne savons pas comment le concilier avec un possible souci de bâtir, c’est-à-dire d’établir des plans. Il faudra du temps pour apprendre cette nouvelle manière de frayer dans demain : s’attendant à l’incertain et préparant pour le devinable.

Elles ne sont pas autorisées à voir ni toucher les Dieux, mais mieux que n’importe quel chargé du rite, elles les pressentent. Elles désignent au loin et sont fournies en prophétie, des psys pour parler moderne, des espionnes bouleversées de l’imprédictible.

Edouard Glissant – Traité du Tout Monde, Poétique IV