Archives pour la catégorie Le Passage du Nord Ouest

Oser, même en basse vallée – Chamoniarde 3/3

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J’ai connu Chamonix au temps des diligences. Ce ne fut que vers 1905 que j’entendis parler du ski. Les Hommes portaient des jambières, des chandails remontant jusqu’au cou, la tête encapuchonnée dans un sérieux passe-montagne. Les skieurs, à leurs débuts, se considéraient un peu comme des explorateurs. Bien que pratiquant depuis bien des années le grand alpinisme et portant pour cela des culottes, je n’avais pas encore osé l’adopter en basse vallée. J’avais simplement imaginé, à la sortie du village – Chamonix était encore un village – de relever ma jupe avec des pinces. Cela était déjà très audacieux. J’allais bientôt juger la jupe incompatible avec un sport où il fallait parfois faire de l’acrobatie pour se démêler dans la neige, c’est pourquoi, ainsi que Marie Marvingt, l’aviatrice et l’alpiniste bien connue, j’arborais courageusement la culotte… Des mères de famille détournaient la tête scandalisée par la tenue que je portais. Madeleine Namur-Vallot, 1907

Jeanne Lacland, publié le 05 septembre 2010, pour la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point, Ventscontraires.net

 

Bas de soie, crampons et boa – Chamoniarde 2/3

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Je pars avec une tenue sportive, longuement étudiée, préparée, réfléchie et surtout pesée :
1 – une chemise-pantalon en flanelle anglaise pour mettre sur la peau.
2 – une chemise d’homme allant par-dessus.
3 – une cravate foulard.
4 – deux paires de bas de soie.
5 – deux paires de bas de laine très épais.
6 – deux paires de souliers à crampons imperméables et d’inégales grandeurs.
7 – une paire de pantalons larges à cordage en haut et à guêtres en bas rentrant dans le soulier. Ce pantalon est en étoffe de laine écossaise doublée d’un drap de molleton chaud et moelleux.
8 – une ample blouse de même étoffe et de même doublure dont les plis arrêtés devant et derrière matelassent la poitrine et le dos.
9 – une ceinture de cuir, disposée de manière à serrer plus ou moins le bas de la taille.
10 – une paire de gants fourrés intérieurement.
11 – une paire de gants fourrés extérieurement assez larges pour aller sur les autres, avec une épaisse fourrure en bracelet pour intercepter l’air.
12 – un boa.
13 – un bonnet juste en étoffe, pareille à la blouse, doublé de même et garni en fourrure noire, avec voile vert cousu sur le bord.
14 – un grand chapeau de paille de Chamonix doublé d’étoffe verte et garni de quatre attaches pour pouvoir le fixer solidement.
15 – un masque de velours noir.
16 – un grand bâton ferré.
17 – un tartan.
18 – une pelisse doublée de fourrure pour la nuit et les heures les plus froides de la journée.
Et un petit miroir, il faut bien emporter quelque chose de féminin.
Henriette d’Angeville, deuxième femme au sommet Mont-Blanc, 4 septembre 1838.

Jeanne Lacland, publié le 25 août 2010, pour la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point, Ventscontraires.net

 

Toujours au-delà : le froid

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Mon nom est Claude-Achille de Bussy, mais au conservatoire, ils m’ont appelé Claude Debussy. Ce n’est pas tellement que je ne supporte pas les règles, les codes, les conventions. Je les traverse pour mieux m’en défaire, pour mieux les dépasser. Ce n’est pas tellement que j’entretiens mon image d’homme étrange. Ce sont mes pièces qui sont étranges, pas moi. Cela n’a même rien à voir avec mes pièces, c’est juste qu’il faut un petit temps pour s’habituer à l’étrangeté. J’aime aussi les mots mystère, intériorité, lointain et parfois même incompréhension. Les mots s’arrêtent trop vite, même s’ils sont bien plus nombreux que les quelques notes dont je dispose pour écrire un opéra. J’aimerais bien écrire un opéra. Comment faire ? Je ne sais pas encore, je vais voir.
Il n’y a aucun concept dans mon écriture, je n’ai que faire des questions intellectuelles, je ne cherche que l’immédiateté d’une sensation pour qu’elle s’évapore seule, apaisée, reposée. Je m’appuie sur un ensemble de régulations intimes, denses qui me permettent d’aller plus loin, vers d’autres strates musicales. Je cherche, je me heurte, j’écris, je réécris, je m’arrête et je repars ailleurs, parfois, je ne fais rien, j’attends. Je sais que mes désirs ont des routes longues et tenaces et des chemins qui s’explorent à mon insu.
Un jour, je tombe sur Pelléas et Mélisande, écrit par Maeterlinck. Est-ce parce que les personnages sont dans un pur état de folie ? Est-ce parce que Maeterlinck me donne toute latitude pour maltraiter son texte ? Je vais écrire un opéra.
Des années, des années durant, je coupe, je taille, je relègue le texte, je mets en avant la musique, ou l’inverse. Pendant dix ans, je cherche, je me heurte, j’écris, je réécris, je doute. Je ne doute plus. Je me défais, je me répands, je saisis, j’apaise, j’apaise encore. J’invente le silence, du silence, le mien. Mélisande meurt, j’ai fini, j’ai écrit un opéra.

GOLAUD. Quel âge avez-vous ?
MELISANDE. Je commence à avoir froid.

Pelléas et Mélisande, I, 1.

Jeanne Lacland, publié le 12 aout 2010, pour la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point, Ventscontraires.net

 

Le froid t’aime

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Le froid est en décalage horaire.
Le froid résiste à tout plan gouvernemental.
Le froid et les ours dominent le monde et en plus, ils sont féministes.
Le froid cherche un contradicteur.
Le froid remplace les muscles.
Le froid et toi.

Le froid n’est pas culturel, il n’est pas nostalgique non plus.
Le froid est bi-exotique.
Le froid est post-écologique.
Le froid a un plan secret.
Son plan secret te concerne mais tu ne lui diras pas.

Pour comprendre le froid, il faut te débarrasser de ton parka, de ton igloo et de ton kayak.
Le froid te prend, quand il veut, où il veut, avec toute la force de son désir pour toi.
En cela, le froid est un imposteur, il provoque même un sentiment intense de liberté.
Pour comprendre le froid, il faut écouter la résistance de Camilleri, berger maltais, englué dans une vision stéréotypée du froid, et maintenir fermement le processus.

Le froid et l’harmattan se rencontrent rarement, mais quand ils le croisent, c’est la guerre.
Le froid précède l’arrivée des Vikings au Groenland et même celle de Pythéas en Islande.
Le froid a peu d’amis. Ils lui sont très intimes.
Le froid et la rareté sont liés pour l’éternité.

Le froid t’aime.
Crois-le quand le froid te le dit qu’il t’aime, il est sincère.
Le froid se rit de tout, surtout de lui-même.

Jeanne Lacland, publié le 19 juillet 2012, pour la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point, Ventscontraires.net

 

La femme la plus profonde du monde

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Brigitte Lenoir, la femme la plus profonde du monde est froide.
Brigitte Lenoir s’entraîne.
À la profondeur, au froid, aux mélanges de nitrox, de trimix et d’héliox, des mélanges réservés aux nageurs de combat.
Elle plonge. Elle plonge des années durant. Des années de profondeur et de froid, des années à -110 mètres, à -120 mètres dans l’eau à quatre degrés du lac Léman.
Le 10 avril 2010, elle bat un premier record : -154 mètres à Saint-Gingolph, en eau froide et douce. Dix jours plus tard, le 20 avril 2010, le record est pulvérisé par Sofia Ponce, au Venezuela : -190 mètres en autonomie complète, en eau chaude et salée, grâce aux mélanges minutieux de trimix 7/67, de trimix 10/50, de nitrox 32, de nitrox 50 et de nitrox 80.
Alors Brigitte Lenoir s’entraîne, se prépare, se concentre.
Ce sera au large de Dahab, en Égypte.
Le 15 mai 2010, Elle atteint -200 mètres et remonte. Pallier, par pallier. Elle a dépassé Sofia Ponce de dix mètres, elle est tranquille, elle peut remonter calmement. Elle détient le record de profondeur féminine en eau salée.
Mais chaude.
À -147 mètres, son recycleur reste bloqué en position oxygène, un gaz bien trop simple pour des poumons mortels. Hyperoxie, perte de connaissance et convulsions. Personne ne pourra rien faire. Son corps restera dans la noirceur de la mer rouge.
Depuis le 15 mai 2010, Brigitte Lenoir, la femme la plus profonde du monde, est froide.

Jeanne Lacland, publié le 04 juillet 2010, pour la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point, Ventscontraires.net

 

L’empire du froid

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Moscou, juin 2010
Artour Tchilingarov est dans son bureau de la Douma. Il n’arrive plus à suivre l’activité parlementaire russe. Le Kirghizistan est à feu et à sang, la corruption du Kremlin est surmédiatisée, un juge vient encore d’être assassiné, les néonazis tiennent les rues de Moscou, la Slovénie a éliminé la Russie des sélections pour la coupe du monde, Dimitri Medv… Dimitri emmerde Artour. Il lui demande encore des nouvelles de l’ONU au sujet des sous-sols arctiques : l’extension du monde russe doit se passer sous la calotte glaciaire. L’idée d’Artour peut tout régler : la reconnaissance internationale de son statut d’explorateur polaire, l’accès russe à une réserve de pétrole équivalente à celle du Golfe persique et la domination énergétique de la Russie sur le monde.
Artour Tchilingarov est dans son bureau de la Douma. Il apprend que Vladimir Poutine inaugure une expo au Grand Palais à Paris. Artour en a un peu marre. Il étend ses jambes, croise ses bras derrière la tête et repense au 2 août 2007. C’est lui qui était à la tête de l’expédition arctique 2007 et des deux bathyscaphes, Mir-1 et Mir-2. Il était là, tout au fond, quand Mir-2 a planté un drapeau russe en titane, à 4302m de profondeur, à la verticale du Pole Nord. Plus il y repense, plus il trouve que c’était l’idée du siècle.
Artour Tchilingarov est dans son bureau de la Douma. Il apprend qu’Elena Dementieva ne participera pas à Wimbledon. C’est fois-ci, il abandonne. Il est fatigué de la lenteur de l’ONU à accorder à la Russie la souveraineté de cette zone nordique. Il va autoriser les pétroliers à traverser l’Arctique. Ça va contrarier l’ONU et en plus, ça calmera Dimitri.
Ce qui l’embête, c’est son statut d’explorateur polaire international. Il a pourtant fait comme les autres, il a mis un message d’espoir sous le drapeau : c’est une petite plongée pour l’Homme …

Jeanne Lacland, publié le 23 juin 2010, pour la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point, Ventscontraires.net

 

Face nord

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Le 30 mars 1993, la brigade d’intervention théâtrale de Dijon, se rassemble devant l’ours polaire, sculpté par Pompon, gisant dans le square Darcy. Après un long moment de concentration et de recueillement, la brigade d’intervention marche en rangs serrés vers l’hypermarché le plus proche. Elle est surentraînée et parfaitement équipée.
À 10h15 précise, la première cordée part pour l’ascension du bac surgelé par la face nord. À 10h24, tous les membres de la brigade sont interpellés.
Personne n’avait jamais tenté une telle ascension. À ce jour, personne n’a pu réussir un tel exploit.

Jeanne Lacland, publié le 08 juin 2010, pour la revue en ligne du Théâtre du Rond-Point, Ventscontraires.net