Esthétique de la turbulence (L’autre de la pensée – Le monde déréglé)

Aussi bien la pensée de l’Autre est stérile sans l’Autre de la pensée.
La pensée de l’Autre, c’est la générosité morale qui m’incline à accepter le principe d’altérité, à concevoir que le monde n’est pas fait d’un bloc et qu’il n’est pas qu’une vérité, la mienne. Mais la pensée de l’Autre peut m’habiter sans qu’elle bouge sur mon erre, sans qu’elle « m’écarte », sans qu’il me change en moi-même. C’est un principe éthique, auquel il me suffirait de ne pas contrevenir.
L’autre de la pensée est ce bougement même. Là, il me faut agir. C’est le moment où je change ma pensée, sans en abdiquer l’apport. Je change, et j’échange. Il s’agit d’une esthétique de la turbulence, dont l’éthique qui lui correspond n’est pas donnée d’avance.
Si on admet ainsi qu’une esthétique est un art de concevoir, d’imaginer, d’agir, l’Autre de la pensée est l’esthétique mise en œuvre par moi, par vous, pour rejoindre une dynamique à laquelle concourir. C’est la part qui m’est dévolue de l’esthétique du chaos, le travail à entreprendre, le chemin à parcourir. La pensée de l’Autre est parfois, mais souverainement, supposé par les dominants ; ou proposé à douleur par ceux qui subissent et se libèrent. L’Autre de la pensée est toujours mis en mouvement par l’ensemble des confluents, où chacun est changé par l’autre et le change.
Le sens commun nous dit que le monde dans lequel nous passons est si intensément déréglé (la plupart disent : fou) et que ce dérèglement retentit si directement sur chacun de nous, que nous sommes obligés de vivre, pour certain dans le malheur absolu, pour d’autres dans une sorte de suspens généralisé. Nous alignons jour après jour un jour après un jour, comme si le monde n’existait pas, qui pourtant chaque jour nous sollicite avec une telle violence. Oui, nous faisons comme si. Car si nous nous arrêtions pour y penser vraiment, nous laisserions tout aller. Lieu commun, que j’ai tant de fois entendu réciter.
Pour suspendre le suspens, nous recourons à cet imaginaire de la totalité, par quoi nous transmuons pour nous cette folie du monde en un chaos envisageable. Imaginaire réactivé par l’Autre de la pensée. Écart par rapport à la norme préfixée, ou imposée, mais peut-être aussi par rapport aux normes ou aux croyances dont nous avons subi passivement l’héritage. Comment pratiquer cet écart, si nous n’avons pas auparavant, et pleinement, maîtrisé ce qui est à nous et de nous ? Les dépendances sont des infirmités de la Relation, des obstacles au travail de son emmêlement. Les indépendances, quand même inconfortables ou précaires, valent toujours, pour les mêmes raisons.

Edouard Glissant – Poétique de la relation, Poétique III

 

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