et qu’elle effrayait de la sorte

Ainsi disait-elle. C’est parce qu’elle était capable de vivre ici et là-bas, en plusieurs lieux à la fois, en plusieurs temps, hier, demain, et qu’elle effrayait de la sorte. Nous aimons à chérir nos amours et nos certitudes dans un endroit bien tapissé de tissus ou de feuilles, doudou. L’idée de l’errance nous paraît vagabondage et dévergondage du sentiment. Tracer dans l’ailleurs nous fait peur, parce que nous ne brûlons pas du besoin de conquête et que nous ne voyons pas pourquoi il faudrait ainsi aller divaguer en tout lieu. Nos imageries du monde nous suffisaient, elles déliraient pour nous et ne nous, sans qu’il fallût aller voir. Et ainsi avais-je peur sans le savoir d’une femme qui pouvait vous emmener d’un coup en ses endroits précipités, sans que vous puissiez détourner en chemin. Nous devinons et nous éprouvons, nous autres hommes, coqs gros-sirop et rapiats de cabanes, que dans ce malheur qui avait toujours été leur lot, les femmes de nos pays ont conduit la barque du rêve et tenu en main les cordes de la révolte et de l’action et de la souffrance ont on fait le tour à pas comptés en tâchant de ne pas trop tirer sur la corde. Tel est leur pouvoir. Nous leur en voulions peut-être mais, faisant les farauds, nous en restons tout troublés.

Nous avons peur aussi de l’imprévisible et nous ne savons pas comment le concilier avec un possible souci de bâtir, c’est-à-dire d’établir des plans. Il faudra du temps pour apprendre cette nouvelle manière de frayer dans demain : s’attendant à l’incertain et préparant pour le devinable.

Elles ne sont pas autorisées à voir ni toucher les Dieux, mais mieux que n’importe quel chargé du rite, elles les pressentent. Elles désignent au loin et sont fournies en prophétie, des psys pour parler moderne, des espionnes bouleversées de l’imprédictible.

Edouard Glissant – Traité du Tout Monde, Poétique IV

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