La drive sans fin

Nous [les pacotilleuses] savons déchiffrer les morsures du temps, les traces obscures sur le dos de la mer et aussi l’allégresse soudaine d’une vague surgie de nulle part, empanachée de son écume aux reflets sauvages. C’est que nos yeux demeurent longtemps posés sur l’au-loin. Adossés à nos paniers, nous taisons notre langue dès que la terre a cessé d’être visible. L’agitation de l’équipage, les malsonnances qu’ils brocantent d’un pont à l’autre, nous laissent impavides. La mer, en ses étages de bleu et de noir, emprisonne nos songes et celles d’entre nous qui fument – toujours le cigare, plus rarement quelques pipes de terre – s’enfoncent alors dans de purs délices.

Ma mère se met à déparler, mêlant tous les idiomes de l’Archipel, ce qui veut dire que ses mots remontent le passé en zig-zag, fond des dérivées en arrière avant de fuser droit devant eux comme mus par une force secrète. Nous l’écoutons à moitié. Bientôt sa voix se confondrait avec le roulis, se transformerait en une plainte démesurément étalée, une litanie presque apaisante qui se poursuivrait jusqu’aux confins de la nuit. Ce moment arrivé, elle se réveillerait brusquement et interpellerait les étoiles à-quoi-dire de très vieilles connaissances. Elle leur baille des noms qui ne figurent dans aucun traité de cosmologie, pas plus que dans le savoir des marins, des noms à elle, tantôt altiers, tantôt pleins de dérisoireté. Leurs migrations n’ont aucun secret pour elle car, affirme-t-elle, il ne faut se fier à l’immobilité du ciel. Aucune étoile ne demeure à la même place. Comme nous, les pacotilleuses, elles voyagent sans cesse et il suffit d’en adopter une ou deux, pas davantage, pour toujours mesurer avec certitude les mouvements de la Voie Lactée.

L’étoile que s’est choisie ma mère a été baptisée par elle l’Irrésolue. Elle est située à la droite de Vénus, assez bas dans le ciel. C’est la seule dont on aperçoit le halo même par temps couvert. Carmen Conhita se dénude alors les bras et les jambes et prend un bain d’étoile, debout, seule à la proue du bateau. Et pour de vrai, la lumière de l’Irrésolue semble nimber ses traits d’une tendresse qui pétrifie l’homme de quart. (…)

Les pacotilleuses sont fiancées à la nuit, de tout temps. C’est pourquoi au grand jour, elles ont cette démarche somnambulique. Mais il n’y a pas plus éveillé, pas plus lucide qu’une pacotilleuse, car l’alliance de la nuit et de la mer vous renvoi immédiatement à la dérisoireté de l’existence humaine. C’est pourquoi nous observons avec un souverain détachement les gestes maniérés, les parlures pleines de gammes, les colères, les joies débornées ou les tristesses inguérissables, tout cela qu’affectent les terriens. Nous n’y trouvons que vanité, mais nous ne faisons aucune objection pour ne pas les froisser. Ils ne comprendraient pas, emmuraillés qu’ils sont dans leurs certitudes, eux qui n’affrontent la mort qu’à intervalles irréguliers. Car à la nuit et à la mer se lie, insensiblement, inexorablement, le charme de la mort. On la sent là, toute proche, présente, cachée à l’en-bas dans les flots ou bien voletant dans les’airs, invisible mais bien réelle. Et c’est ainsi que nous l’apprivoisons. À chacun de nos déplacements, nous apprenons à mieux la connaître. Nous palpons sa solitude immense, l’envie qui l’habite de se conjurer à la vie, à nos vies. En mer, la nuit, il n’existe plus de frontière entre la vie et la mort. Cela nous laisse sans voix. Nos chanters s’étranglent net au fond de nos gorges et nous avons le sentiment que jamais le devant-jour ne viendra. Jamais.

(…)

L’Africain Bàà, esclave dans l’enfance à Trinidad, homme devenu libre, façonné-modelé-purgé par la canne à sucre, fils rebelle de cette plante qui faisait la richesse des îles ne sut probablement pas que ma mère comprenait parfaitement ses cris de haine, à l’endroit de la mer. Elle n’avait pas fait l’effort, je suppose, de le lui expliquer. Quand il hurlait, les jours où une enrageaison immotivée s’emparait de lui et avait le don de bailler la chair de poule à quiconque l’entendait pour la première fois n’impressionnait guère Carmen Conchita. Tout au long de l’archipel, elle savait repérer les traces des corps voltigés par-dessus bord au temps d’antan. Corps d’esclaves révoltés. Corps de Nègres démangés par le pian et le scorbut. Mutilés. Ou simplement terrassés par la tristesse. « Beaucoup des nôtres sont morts de tristesse, oui », me murmurait-elle. Et nous conservons en nous une parcelle de ce sentiment, nous, les pacotilleuses, femmes de vagabondages marins, bien plus en tout cas que ceux qui croupissent dans les îles, rivés à des terres qui ne leur appartiennent pas en propre. Chaque île, en effet, a conservé son nom caraïbe et c’est pourquoi elle continue d’appartenir au premier peuple qui l’a habitée quand bien même il a été massacré jusqu’au dernier. Nous y demeurons d’éternels locataires, ce qui explique pourquoi nous pouvons nous sentir à l’aise dans n’importe quelle partie du vaste monde. Privés de nos patries d’origines, l’univers est devenu le nôtre. Nous ne disposons plus que d’une seule adresse : la drive sans fin.

Raphaël Confiant – Adèle et la pacotilleuse

 

 

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